« Ça Morri, c’est un sapin baumier. Penses-y, car la sève peut être appliquée comme baume sur tes coupures. »
Je devais avoir six ans quand mon père a prononcé ces paroles.

Cet arbre là, c’est plutôt mes blessures intérieures qu’il a pansé.

C’était un grand sapin baumier, qui se démarquait des autres, un peu en retrait de la bordure de la forêt. Ses branches s’étalaient si loin, que j’avais l’impression qu’il m’offrait une grande barrière de protection quand j’étais en dessous.
Il y avait souvent un écureuil roux qui s’y nichait, et qui m’accueillait avec son sifflement strident. Les mésanges s’y perchaient, gazouillant sous les aiguilles vertes forêts. C’est mon papa qui m’y a emmené.
« Cet endroit va être ton endroit secret à toi! Regarde, d’ici on voit le champs, la forêt, les montagnes! »

J’ai passé des heures en tout, aux côtés de cet arbre. Mais pas assez à mon goût.
Je me sentais mal car je procrastinais durant mes visites, aussi belles fût-elles.
Et je savais qu’il s’ennuyait de moi.
Un matin, j’y ai découvert un cocon de papillon qui pendouillait sur une longue branche et un soir, j’ai identifié des crottes de perdrix toute seule près du tronc! Mon papa était vraiment content de mes découvertes et m’encourageait à passer plus de temps dans mon endroit secret. Cet arbre avait une énergie tellement spéciale, réconfortante, indispensable. J’en étais même tombée amoureuse.

« Papa, si mon arbre était un humain, ce serait mon amoureux! »

Je lui parlais.
Je le collais.

Quand j’étais triste, je m’y réfugiais, je pleurais et ensuite je refoulais mes chagrins car mon arbre avait le pouvoir de me raisonner. J’entendais dans ma tête ce qu’il me disait. Et il me consolait.

Mais nous ne pouvions pas rester là pour toujours non?

Un camion de déménagement. Une fillette de dix ans, venant faire ses aurevoirs à son meilleur ami, condamné au sort d’être enraciné au même endroit pour son existence alors qu’elle devait partir de son côté et du même coup, se faire arracher telle une innocente fleur de son parterre si parfait.
N’est-ce pas toujours les plus belles qui se font cueillir?

Les rêves. Tant de fois il m’a visité dans mon sommeil et mes visualisations. Mais une nuit, je le vis, décrépi, le nouveau propriétaire, la scie à chaîne à la main. J’accouru. Mais il était trop tard. Mon arbre s’était fait abattre en rêve sous mes yeux.

Je suis retournée le voir quelques fois brièvement. Ses aiguilles sont rendues jaunâtres par bouts, et ses grandes branches se sont affaissées vers la terre.
Faute de gravité ou d’épuisement?

Quand je penses à cette âme, je m’y sens toujours tout aussi connectée et je la remercie tant pour tout ce qu’elle a fait pour moi.

Je vais continuer à lui rendre visite, jusqu’au jour où mon cauchemar se réaliseras et qu’il serait coupé pour faire de la place à de nouvelles habitations, où une petite fille en quête de vie regarderas par la fenêtre, ne sachant qu’elle se tient sur les ruines d’une histoire d’amitié extraordinaire…


Morrigane

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Une réponse sur « Mon arbre »

  1. Ce texte m’a beaucoup ému et touché me rappelant la connexion sacrée que j’avais avec deux érables quand j’étais enfant, avant que l’endroit soit vendu. Merci pour ce très beau texte!

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